Traversée

Je suis mort en mer… je suis mort avec eux… et aujourd’hui je renais, aujourd’hui j’ai un jour, aujourd’hui je suis un nouveau-né.

Le point de départ : le naufrage de l’embarcation de fortune qui transportait plus de deux cents
personnes dans la nuit du 2 juin 2018, au départ de Kerkennah pour rejoindre l’Italie. Plus d’une centaine de morts et de disparus — des nourrissons, des enfants, des adolescents, de différentes nationalités.

Traversée est une série de performances participatives en trois actes, construite autour d’une
seule question : comment faire embarquer physiquement le corps de l’autre dans une traversée qui prendrait la forme d’un rituel — non pas pour raconter la mort, mais pour célébrer la renaissance ?

Le projet puise dans une interview d’un rescapé, entendue à la radio, où il termine son récit par ces mots : « Je suis mort en mer… je suis mort avec eux… et aujourd’hui je renais, aujourd’hui j’ai un jour, aujourd’hui je suis un nouveau-né. »

ACTE I — Ch9af El 7orrigua (L’embarcation de la Méduse)

Fresque itinérante et participative — Sousse, Paris, Genève, Pérouse, 2018–2019

J’avais imaginé un dialogue de sourds entre deux œuvres : le Radeau de la Méduse de Géricault, au Louvre, et la mosaïque de Médusa conservée au musée archéologique de Sousse.
La fresque a été réalisée le 3 juillet 2018 à Sousse, sur le mur d’un ancien bâtiment de la poste, au « b7ar ezzebla » — la mer des poubelles — un lieu populaire et contrasté qui donne sur la mer. Le mur donnait l’impression d’ouvrir un passage vers le large — l’endroit parfait pour déposer une embarcation prête à partir.
J’ai dessiné le bateau et ses passagers en noir, laissant à d’autres le soin d’y apporter la couleur. Ce moment de coloriage collectif évoquait pour moi le retour à nos rêves d’enfants — sans barrières, ni frontières. Comme s’il fallait se mettre à plusieurs pour pousser le bateau et le faire naviguer.

Moi, en tant que professeure avec un salaire mensuel, j’avais obtenu un visa. Je pouvais traverser la Méditerranée légalement, sans risquer ma vie. J’avais une dette envers mes passagers : les faire arriver à bon port. En septembre 2018, Ch9af El 7orrigua a franchi la frontière — en version transportable, sur du carton d’emballage, chargé de tous ses voyageurs. Paris d’abord, puis Genève, puis l’Italie. À chaque étape, un des passagers descendait de l’embarcation et s’installait dans le pays d’accueil. L’embarcation poursuivait sa traversée.

ACTE II — Blue Iftar : 7ar9a ou Chaouia

Performance immersive et participative — Tunis, 2
juin 2019

Le 2 juin 2019 — un an exactement après le naufrage. Une marche surprise, payante, à travers les rues de Tunis, mobilisant plus de cent personnes. Elle commençait une heure et demie avant la rupture du jeûne.
À l’achat du billet : un formulaire de visa détourné, un kit de survie, un bracelet coloré, deux coupons. Des groupes de vingt étaient formés, guidés par des « passeurs » devenus guides, pour une marche à travers six lieux de Tunis — ponctuée de nourriture, danse, musique, théâtre et slam.

Ce que les participants ne savaient pas : cette marche était le récit détaillé de la vraie traversée des migrants de l’année précédente pour essayer de traverser la méditerranée. Les corps affamés par le jeûne traversaient la ville. La performance s’achevait par un banquet à la fois convivial et troublant, suivi de la lecture d’un conte retraçant la traversée mortelle du 2 juin.
Blue Iftar célèbre la renaissance et la seconde chance des rescapés — tout en faisant ressentir physiquement le poids de la vraie traversée.
Pour produire Blue Iftar, nous avons sollicité plusieurs soutiens, dont l’Ambassade d’Italie, qui a refusé de financer la performance — un refus qui faisait partie du geste critique de l’œuvre

ACTE III — Crossing

Performance immersive et participative — Open Art Week, Tangram, Pérouse (Italie), 2019

À Pérouse, les rôles s’inversent.
Crossing fait vivre à des Italiens l’expérience d’un voyageur clandestin — questionnant ce que signifie devenir harrag lorsque le visa ou même le passeport sont refusés.
Présentée comme une fausse visite guidée à travers la ville, la performance transformait les guides en passeurs et la marche en acte symbolique de passage. Pour y participer, le public devait payer 1 euro et remplir un formulaire de visa Schengen.
Le parcours suivait six lieux emblématiques de Pérouse, où se mêlaient récit, fiction et nourriture. Il racontait le rêve d’un groupe de voyageurs — mi-humains, mi-dieux — cherchant à migrer vers un pays voisin. La marche se terminait au sous-sol d’une galerie, où je les attendais avec une soupe au poisson — spécialité de Kerkennah — et le dévoilement de la fresque de l’Embarcation de la Méduse. Les participants étaient alors invités à embarquer dans le rêve d’enfant en coloriant à leur tour le dessin.

Médium / dates : Fresque participative, performances immersives itinérantes. Sousse — Paris
— Genève — Pérouse, 2018–2019.

Produit par Elbirou Gallery / Viv’Art Tunis / Galerie
Sémaphore / Open Art Week / Central Tunis.

En collaboration avec Hamdi Mejdoub (poète) et Bahri Ben Yahmed (chorégraphe).

Voir aussi : Spaghetti pescatore al nero du seppia (2013)

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