“S'autocensurer est la pire action qu'un artiste puisse faire.”
( Self-censorship is the worst thing an artist can do.)
Médiums : livre d'artiste/Artist Book , Installation
Thèmes : politique & révolution/Politics & Revolution , mémoire & disparition/Memory & Disappearance
“Un an et demi après la dite "révolution", Nous attendons encore, péniblement et difficilement, ce qui va "constituer" la base même de notre nouvelle démocratie. Août 2012 : "Premier brouillon du projet de la nouvelle constituante". Je ne comprends... un véritable champ de mines que nous devons traverser en groupe, où est-ce juste une simulation? Nous teste-on?
La traversée doit quand même commencer, nous devons rester soudés... 7 mois de vérification de sources, de dénonciations, d'appels, de pétitions rédigés et partagés sur Facebook... un fil d’actualité sous haute surveillance. Scandales, détournements d'attention, injustice, meurtre, dégoût... 7 mois après, un enfant "prématuré", et mal aimé de ses propres parents...
"Fassakh ou aaoued" (effaces et recommences). ””
2013, deux ans après la révolution, on attend toujours la nouvelle constitution. Ce qui a été publié jusqu'alors : un brouillon. Neuf mois d'attente pour un brouillon, la durée d'une grossesse.
Je me suis dit : si j'étais tombée enceinte le jour où les islamistes avaient pris le pouvoir, j'aurais déjà accouché et la constitution ne serait toujours pas publiée. J'ai décidé de traiter ce brouillon comme un bébé prématuré — fragile, à manipuler avec précaution. Je lui ai fabriqué une couveuse : une boîte en plexiglas aux dimensions d'une vraie couveuse, avec deux trous pour y faire entrer les mains. Le cahier d'artiste ne pouvait être consulté que de cette façon-là.
Dans cette couveuse : le brouillon de la constituante. Un grand cahier aux dimensions d'un vrai bébé. J'y avais sélectionné des articles où l'on trouvait des aberrations, des formulations qui laissaient la porte ouverte à l'interprétation. Avec mon compagnon, nous avons raturé ces passages, ajouté des commentaires, des blagues — pour attirer l'attention sur les failles. À cela s'ajoutaient des reproductions graphiques au crayon de couleur de tous les événements marquants de ces neuf mois : des artistes attaqués, un opposant assassiné, l'attente interminable de justice...
Le jour du vernissage, beaucoup de gens m'ont déconseillé d'exposer le cahier tel quel. Le climat était déjà tendu. Les artistes, particulièrement, étaient surveillés, surtout après les événements d’El Abdellia.
J'ai finalement pris la décision de m'autocensurer — non pas en retirant le cahier, mais en le raturant moi-même entièrement, et en inscrivant par-dessus : « Self-censorship ». J'avais l'impression que s'autocensurer était la pire chose qu'un artiste puisse faire. C'était douloureux. Ça m'est resté en travers de la gorge.
Le jour du vernissage, j’ai décidé de présenter le cahier ainsi. Quand les visiteurs me demandaient ce qui était arrivé au cahier, je racontais toute l’histoire, en montrant à quel point notre situation était fragile. Mon discours n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd car, deux jours plus tard, trois salafistes sont entrés dans la galerie et se sont dirigés directement vers mon travail. Ils l'ont feuilleté page par page. Ils cherchaient quelque chose. N'ayant rien trouvé, ils sont sortis. Les craintes qu’avaient ressenties mes proches étaient justifiées.
En 2016, lors d'une exposition à Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, j'ai finalement montré les deux états du cahier : raturé avec la mention « Self-censorship», et les pages originales projetées — telles qu'elles étaient avant.
Médium / date Cahier d'artiste, boîte en plexiglas aux dimensions d'une couveuse. "Fragile // Hach", Galerie Municipale de Sidi Bou Saïd, 2013. Commissariat : Mohamed Ben Soltane. Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles (2016).
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