La gypsothèque végétale du Belvédère — 2026
Installation immersive - Exposition Echo - Commisaire d’exposition Chiraz Mosbah
« Cette Gypsothèque n’existe pas. Mais ce qu’elle tente de préserver pourrait, un jour, ne plus exister. »
Médiums : installation, céramique, enquête de terrain
Thèmes : vivant, mémoire & disparition
J’ai imaginé que ce pigeonnier du parc du Belvédère était, ou sera, à un moment de son histoire, l’ancien atelier de moulage de la Gypsothèque végétale du Belvédère, une institution fictive consacrée à la conservation des végétaux du parc.
Cette Gypsothèque n’existe pas et n’a jamais existé. Le projet est une fiction basée sur des données scientifiques et des faits réels.
Le pigeonnier, lui, existe. Il a déjà connu plusieurs vies et plusieurs transformations. Construit probablement pendant la période coloniale, il a sans doute été un pigeonnier avant de voir sa fonction transformée au fil du temps. Des récits évoquent son utilisation comme lieu de sacrifices et de fêtes avec les Trabelsi, puis son occupation par des personnes sans-abri après la Révolution, avant qu’un incendie ne survienne à la suite de leur expulsion. Aujourd’hui, sa démolition est envisagée.
La question de la mémoire du lieu me hantait, avec l’amer constat de la défiguration progressive du pigeonnier. Dans toutes ces histoires, qu’est-ce que l’on choisit de conserver et qu’est-ce que l’on décide d’effacer ?
J’ai choisi de ne pas effacer ces différentes temporalités, mais d’en ajouter une nouvelle : celle d’un ancien atelier de moulage botanique. Le parc du Belvédère abrite en effet un patrimoine végétal exceptionnel, constitué de plantes venues des cinq continents et acclimatées à Tunis depuis plus d’un siècle. Pourtant, le végétal y est souvent considéré comme un décor, alors qu’il constitue lui-même la mémoire du lieu. C’est à partir de cette contradiction que j’ai imaginé une institution destinée à lui donner une valeur « patrimoniale ».
Pour construire cette fiction, j’ai commencé par une découverte concrète du parc. Accompagnée par la biologiste Thouraya Chahed, j’ai parcouru le Belvédère, observé sa flore et collecté des fragments de spécimens. Les plantes et les échantillons présentés dans la Gypsothèque sont issus de cette rencontre réelle avec le lieu.
J’ai ensuite imaginé ce que pouvait être une « gypsothèque végétale » : ses ateliers, ses collections, ses archives et ses méthodes de conservation. J’ai fabriqué de fausses preuves de son existence : photographies d’archives, fiches botaniques, étiquettes, rapports, tampons, cartes, documents scientifiques, en m’appuyant sur les formes et les codes de l’histoire réelle de ce type d’institution.
Le plâtre m’intéressait particulièrement pour son histoire. Habituellement, une gypsothèque conserve des moulages de sculptures, de façades ou de fragments architecturaux. Avant l’invention et la démocratisation de la photographie, le moulage de visages en plâtre ou en cire permettait d’obtenir une réplique tridimensionnelle exacte des traits d’une personne. Il en existait même des moulages post-mortem, pour conserver une trace de la personne aimée.
J’ai déplacé cette pratique vers le végétal. Le moulage immortalise une empreinte que l’on peut regarder, mesurer et toucher, en conservant les formes, les textures et les moindres détails du végétal au moment où il était encore vivant.
Dans le projet, plusieurs temporalités se superposent : l’histoire réelle du pigeonnier, celle du parc colonial, ses transformations successives, l’histoire fictive de la Gypsothèque et notre présent. Les archives réelles côtoient les documents inventés.
Le bâtiment a été laissé tel que je l’ai trouvé. Son état actuel fait partie intégrante de l’œuvre. Son délabrement nous renseigne sur notre rapport au vivant. Que considérons-nous comme précieux ? Qu’est-ce qui mérite d’être conservé, étudié, transmis ? Pourquoi les végétaux et les animaux, qui occupent une place essentielle dans notre environnement, sont-ils si souvent réduits à un décor ?
La Gypsothèque est née d’un désir de conservation, mais aussi d’une inquiétude. Sécheresse, manque d’eau, pollution, manque d’entretien et de moyens : autant de facteurs qui menacent progressivement ce patrimoine végétal.
Mon rêve serait que d’autres Gypsothèques puissent voir le jour, à Aïn Draham, à Gabès, Nafta … et qu’elles puissent conserver la mémoire de notre patrimoine végétal exceptionnel mais aujourd’hui fragilisé. Des Gypsothèques qui abriteraient en elles une connaissance d’adaptation et de résilience millénaire pour faire face au manque d’eau, à la sécheresse et aux changements climatiques auxquels nous faisons déjà tous face aujourd’hui.
Où en sommes-nous dans l’écriture de notre histoire?
→ Voir aussi : El Khadhra Project - Les jardins de mon père