Drypoint engravings on plexiglass, artist books
Several projects
« Une ligne fragile creusée dans une matrice. »
( A fragile line carved into a matrix )
Médiums : dessin/Drawing , livre d'artiste/Artist Book, participatif/Participatory
Thèmes : corps/Body
D'un point de vue étymologique, graver vient du grec graphein — écrire et dessiner — ou du latin cavare — creuser, tracer. Une addition par soustraction : dessiner en retirant de la matière.
La main qui grave n'est pas la même que celle qui dessine sur papier. Face à ces deux matériaux, le corps change d'attitude, les outils changent, le trait change. Avec la pointe sèche, la main attaque la surface du plexiglas par une accumulation de petits gestes. Chaque incision fait apparaître des barbes sur les bords de la ligne creusée — traces de résistance de la matière, mémoire de ce qui a été arraché. Il y a quelque chose d'obsessionnel dans cette tentative d'inscrire une ligne fragile et légère dans un support dur et rigide. Une ligne souvent curviligne, nerveuse, maladroite. Un trait qui hésite, insiste, se blesse presque lui-même pour exister.
Puis vient le papier. Je le respire presque avant de le regarder. Son toucher, son odeur, sa densité racontent déjà quelque chose avant même que le dessin n’apparaisse. Le dessin ne vient pas simplement se poser à sa surface : il entre en dialogue avec elle. Rien n’est entièrement décidé à l’avance. L’image se construit dans une conversation improvisée avec la matrice, dans l’aller-retour entre le creux gravé et ce qui remonte à la surface.
Mon sujet est le corps — ou plutôt les corps.
22 décembre 2007, Paris. Assise dans le métro, face à des inconnus, les visages me semblent tellement étrangers — peut-être encore davantage parce que moi-même je suis étrangère dans une ville remplie d’étrangers. J’essaie de mémoriser un profil, une courbe de joue, la ligne entre une oreille et un nez. Je trace mentalement des lignes imaginaires, mais dès que je détourne le regard, le visage disparaît déjà. Alors je me dis qu’avec un peu de chance, ces corps reviendront plus tard dans un dessin, au moment où je m’y attendrai le moins.
Quand je dessine un corps, le sujet réel disparaît presque immédiatement. Je ne regarde plus une personne : je suis le trajet d’une ligne. Une ligne infinie qui glisse entre les formes, contourne les volumes, déforme parfois le réel. Le corps devient territoire de transformation. Je m'intéresse aux limites du corps, au corps extrême : extrêmement mince, extrêmement obèse, amputé, réparé, augmenté, contraint, traversé par des prothèses ou des ajouts. Le corps comme espace instable, en perpétuelle négociation avec lui-même.
Ces gravures rehaussées prennent souvent la forme de livres d’artiste. L’objet-livre m’intéresse autant que ce qu’il contient : sa structure, sa physiologie, sa capacité à produire du sens par la manipulation. Je pense le livre comme un corps lui aussi — avec ses articulations, ses ouvertures, ses résistances, ses possibilités de déploiement. Chaque projet cherche à déplacer un peu plus ses limites. Le sens de l’œuvre ne se fixe jamais complètement : il s’active dans la manipulation, dans une lecture mouvante, ouverte, qui se réinvente à chaque regardeur.
Médium / date Gravures à la pointe sèche sur plexi, rehaussées, livres d'artiste — 2010 en cours.
→ See also : Rétinades — Family Album